Le secteur de la santé connaît une transformation sans précédent. Avec près de 20,8 millions de Français qui auront plus de 60 ans en 2030, contre 18,6 millions en 2023, les professionnels de santé se trouvent au cœur d’un bouleversement démographique majeur. Cette transition modifie profondément les besoins en soins, les parcours thérapeutiques et les compétences requises pour accompagner dignement nos aînés. L’augmentation de l’espérance de vie, bien que réjouissante, s’accompagne d’une progression significative des pathologies chroniques et des situations de dépendance. Les structures de soins, qu’elles soient hospitalières ou ambulatoires, doivent désormais repenser leur organisation pour répondre à ces enjeux. Comment le système de santé peut-il s’adapter à cette révolution silencieuse qui redéfinit les contours de la médecine moderne ?

Projection démographique 2030-2050 : quantification des besoins en professionnels de santé gériatrique

Les projections démographiques dessinent un tableau sans équivoque : d’ici 2050, la France comptera près de 30% de personnes âgées de plus de 65 ans. Cette évolution quantitative se double d’une transformation qualitative des besoins médicaux. Selon les estimations de la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques, environ 1,5 million de personnes seront en situation de perte d’autonomie dès 2025. Cette progression exponentielle requiert une mobilisation exceptionnelle des ressources humaines dans le secteur sanitaire.

Le secteur des services à la personne fait face à une pénurie structurelle alarmante. La Direction Générale des Entreprises estime qu’environ 250 000 emplois devront être pourvus d’ici 2030 pour satisfaire la demande croissante. Cette projection ne tient compte que des besoins quantitatifs, sans intégrer les départs massifs en retraite attendus dans les prochaines années. Les métiers d’aide-soignant connaissent déjà une désaffection préoccupante, avec une baisse de 25% des candidatures au concours en seulement cinq ans. Un établissement sur dix déclare actuellement un poste d’aide-soignant vacant depuis au moins six mois.

Les tensions sur le marché du travail gériatrique touchent particulièrement les accompagnants et auxiliaires de vie. En 2018, un poste sur cinq dans les Services d’Aide et d’Accompagnement à Domicile restait vacant. Cette situation s’aggrave dans les zones rurales, où la pyramide des âges de la population est déjà fortement orientée vers les seniors. Environ 40% des personnes de plus de 75 ans résident en milieu rural, créant ainsi une inadéquation géographique entre l’offre et la demande de soins. Ces territoires cumulent donc le vieillissement démographique et la désertification médicale, rendant l’accès aux soins encore plus problématique pour les populations vulnérables.

La pression sur les régimes de retraite a conduit à une convergence remarquable du taux d’activité des 55-64 ans, qui est passé de 46% en 2000 à 67% en 2022, soit un rythme supérieur à celui de la population active dans son ensemble.

Cette prolongation de la vie professionnelle modifie également la structure même des équipes soignantes. Les professionnels de santé seniors apportent leur expertise et leur expérience, mais nécessitent parfois des aménagements spécifiques pour continuer à exercer dans de bonnes conditions. La constitution d’équipes intergénérationnelles devient

un levier précieux pour maintenir la qualité des prises en charge, à condition de repenser l’organisation du travail, la prévention de l’usure professionnelle et la transmission des savoirs. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de « trouver » des soignants, mais de les former, de les spécialiser et de les fidéliser autour d’un projet gériatrique cohérent à l’échelle des territoires.

Transformation des parcours de soins pour les pathologies chroniques du grand âge

Le vieillissement démographique s’accompagne d’une explosion des pathologies chroniques : diabète, insuffisance cardiaque, BPCO, maladies neurodégénératives, cancers au long cours. Après 75 ans, la majorité des patients deviennent polypathologiques, avec des traitements multiples et un risque iatrogène élevé. Les anciens modèles de prise en charge centrés sur l’épisode aigu hospitalier ne suffisent plus. Il est désormais indispensable de penser des parcours de soins intégrés, continus, coordonnés entre ville, hôpital et médico-social, avec une forte composante de prévention de la perte d’autonomie.

Concrètement, cela implique de passer d’une logique de spécialité isolée à une logique de parcours de vie, où l’on anticipe les décompensations, les hospitalisations évitables et les ruptures de suivi. Les équipes gériatriques deviennent des pivot entre les différents intervenants : médecins généralistes, spécialistes d’organe, infirmiers libéraux, pharmaciens, services d’aide à domicile, EHPAD. Cette transformation des parcours de soins suppose aussi de mieux associer le patient âgé et son entourage aux décisions, via des outils de partage d’information et des temps d’éducation thérapeutique adaptés.

Protocoles de prise en charge multidisciplinaire des polypathologies après 75 ans

Chez les personnes de plus de 75 ans, la polypathologie est la règle plutôt que l’exception. Un même patient peut cumuler insuffisance cardiaque, diabète, arthrose invalidante, troubles cognitifs débutants et dépression. Dans ce contexte, appliquer mécaniquement des recommandations de bonnes pratiques conçues pour des adultes plus jeunes conduit souvent à une surmédicalisation, à des interactions médicamenteuses et à une perte de qualité de vie. D’où l’intérêt de protocoles de prise en charge multidisciplinaire, centrés sur la personne plus que sur chaque pathologie prise isolément.

Ces protocoles gériatriques associent généralement gériatre, médecin traitant, infirmier, pharmacien, kinésithérapeute, orthophoniste, psychologue et, lorsque nécessaire, assistante sociale et ergothérapeute. L’objectif est double : hiérarchiser les priorités thérapeutiques (ce qui est vraiment utile pour le patient) et arbitrer entre bénéfices attendus et risques iatrogènes. Comme pour un chef d’orchestre qui harmonise différents instruments, le gériatre coordonne les interventions pour éviter les dissonances : prescriptions contradictoires, doublons d’examens, hospitalisations non anticipées.

Dans la pratique, ces protocoles prennent la forme de réunions de concertation pluridisciplinaire, de plans de soins individualisés partagés et de suivis structurés, notamment après une hospitalisation en unité gériatrique aiguë ou en soins de suite et de réadaptation (SSR). Ils permettent d’optimiser la gestion des polypathologies du grand âge, de réduire les ré-hospitalisations et de mieux intégrer les objectifs du patient : maintien à domicile, confort, préservation de l’autonomie plutôt que seule prolongation de la survie.

Coordination médico-sociale dans les EHPAD et établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes

Les EHPAD se situent au carrefour du sanitaire et du social. Ils accueillent une population très âgée, souvent dépendante, cumulant polypathologies et fragilités sociales. Pour ces structures, le défi n’est plus seulement d’assurer l’hébergement et les soins de base, mais de proposer un véritable projet de vie et de soins coordonné. La coordination médico-sociale devient alors un pilier de la qualité de prise en charge, afin d’éviter les hospitalisations évitables, les pertes de repères et les ruptures de parcours.

Cette coordination repose sur plusieurs fonctions clés : médecin coordonnateur, infirmier référent, psychologue, cadre de santé, en lien étroit avec les médecins traitants, les familles et les services de soutien à domicile en amont ou en aval de l’entrée en établissement. À l’image d’un réseau électrique qui doit rester stable malgré des pics de consommation, l’EHPAD doit pouvoir mobiliser rapidement une équipe mobile de gériatrie, un service de soins palliatifs ou des consultations mémoire pour faire face aux situations complexes sans déstabiliser l’ensemble. Les conventions avec les hôpitaux de proximité et les CHU sont déterminantes.

Pour les professionnels de santé, ces nouvelles exigences se traduisent par une intensification des échanges d’informations, la mise en place de dossiers de soins partagés, et une formation renforcée à la gérontologie, au handicap, aux troubles cognitifs et au soutien des aidants. La coordination médico-sociale en EHPAD n’est pas seulement une question d’organisation : elle touche à la culture même des établissements, qui doivent affirmer une identité centrée sur la qualité de vie, la prévention de la maltraitance et le respect de l’autonomie, malgré la dépendance.

Télémédecine et téléconsultation adaptées aux patients gériatriques en zones rurales

Dans les territoires ruraux marqués par les déserts médicaux, la télémédecine apparaît comme un levier incontournable pour garantir l’accès aux soins des personnes âgées. Encore faut-il l’adapter réellement aux spécificités gériatriques. Un patient de 85 ans présentant des troubles cognitifs, une baisse de l’audition ou une motricité réduite ne peut pas être pris en charge à distance comme un adulte jeune. Les professionnels doivent donc repenser leurs pratiques et leurs outils pour que la téléconsultation devienne un véritable complément, et non un substitut dégradé à la médecine présentielle.

Concrètement, cela suppose de prévoir la présence d’un tiers lors des téléconsultations (infirmier à domicile, aidant familial, professionnel d’un service d’aide à domicile) pour aider à l’expression des plaintes, à la manipulation des dispositifs et à la compréhension des prescriptions. Les interfaces doivent être simplifiées, avec des temps de consultation adaptés, des supports écrits clairs, voire des résumés audio. Comme un pont qui relie deux rives sans supprimer la rivière, la télémédecine doit relier le domicile du senior aux ressources spécialisées des centres urbains sans nier les limites physiques et cognitives liées à l’âge.

Les projets de télégériatrie les plus efficaces associent souvent téléconsultations programmées, télé-expertise entre professionnels (par exemple entre médecin traitant et gériatre hospitalier) et télésurveillance de constantes ou de paramètres de fragilité (chutes, perte de poids, troubles du rythme, etc.). Pour les équipes de santé, se former à ces outils devient un enjeu de compétences à part entière, avec des impacts sur l’organisation des plannings, la facturation des actes et la répartition des rôles au sein des équipes en zone rurale.

Programmes d’éducation thérapeutique spécifiques aux maladies neurodégénératives type alzheimer et parkinson

Les maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson sont emblématiques des enjeux du vieillissement démographique. Elles s’inscrivent dans le temps long, avec une dégradation progressive des capacités cognitives, motrices et comportementales. L’éducation thérapeutique du patient (ETP), longtemps centrée sur les maladies métaboliques ou cardiovasculaires, doit désormais intégrer ces pathologies du grand âge. Mais comment éduquer un patient dont la mémoire flanche ou dont les gestes deviennent incertains ?

Les programmes d’ETP en gériatrie reposent sur une approche centrée autant sur les aidants que sur la personne malade. Il s’agit de transmettre des compétences pratiques : repérer les signes d’aggravation, adapter l’habitat pour prévenir les chutes, gérer les traitements et leurs effets secondaires, comprendre les troubles du comportement pour mieux y répondre. Comme un manuel d’utilisation progressif d’un appareil complexe, ces programmes sont découpés en séquences courtes, répétées, avec des supports visuels et concrets. Ils s’intègrent dans les consultations mémoire, les centres experts Parkinson, les hôpitaux de jour gériatriques ou les réseaux de soins.

Pour les professionnels de santé, se former à l’ETP dans les maladies neurodégénératives signifie acquérir des compétences en pédagogie, en psychologie, en communication avec des publics vulnérables. C’est aussi apprendre à travailler en interdisciplinarité avec neuropsychologues, ergothérapeutes, orthophonistes et associations de familles. Dans un contexte de pénurie de temps médical, ces programmes représentent un investissement initial, mais ils réduisent à terme les hospitalisations évitables, les crises à domicile et l’épuisement des aidants, tout en améliorant la qualité de vie des personnes âgées malades.

Évolution des compétences requises en gériatrie et gérontologie clinique

La montée en puissance des pathologies liées au grand âge impose une véritable mutation des compétences en gériatrie et en gérontologie clinique. Il ne s’agit plus seulement de « savoir soigner les personnes âgées », mais de maîtriser des outils spécifiques d’évaluation, de coordination et de décision partagée. L’évaluation gériatrique standardisée, la prise en charge de la douleur, les soins palliatifs précoces, la communication avec des personnes présentant des troubles cognitifs ou sensoriels deviennent des compétences de base pour de nombreux métiers de la santé.

Parallèlement, l’universitarisation des formations paramédicales et le développement des pratiques avancées ouvrent la voie à de nouvelles spécialisations en gérontologie. Infirmiers en pratique avancée, pharmaciens cliniciens, diététiciens spécialisés en nutrition gériatrique, psychomotriciens et ergothérapeutes jouent un rôle croissant dans les parcours de soins. Pour les établissements de santé comme pour les acteurs du domicile, investir dans ces compétences est désormais un enjeu stratégique, à la fois pour la qualité des prises en charge et pour l’attractivité des métiers du grand âge.

Formation initiale en évaluation gériatrique standardisée et grilles AGGIR

L’évaluation gériatrique standardisée (EGS) constitue le socle de la prise en charge moderne des personnes âgées. Elle permet de mesurer, de manière structurée, l’état fonctionnel, cognitif, nutritionnel, psychologique et social du patient. Les grilles comme AGGIR, utilisées pour déterminer le niveau de dépendance et l’attribution de l’APA, ou les échelles de fragilité, sont devenues incontournables. Pourtant, elles restent encore insuffisamment maîtrisées en formation initiale par de nombreux professionnels.

Intégrer systématiquement l’EGS et la grille AGGIR dans les cursus de médecine, d’IFSI et de formations sociales, c’est donner aux futurs soignants un langage commun pour parler de la dépendance et de la perte d’autonomie. À l’image d’une carte topographique pour un randonneur, ces outils offrent une vision globale du terrain, permettant d’anticiper les obstacles plutôt que de les découvrir au dernier moment. Ils aident à prioriser les interventions (rééducation, adaptation du domicile, renforcement de l’aide humaine) et à argumenter les décisions auprès des familles et des financeurs publics.

Pour les institutions, investir dans la formation à l’EGS et à la grille AGGIR signifie organiser des sessions de formation continue, des ateliers pratiques, des supervisions par des équipes gériatriques expertes. C’est aussi encourager l’utilisation de dossiers patients informatisés intégrant ces outils, afin qu’ils ne restent pas de simples formulaires administratifs, mais deviennent de vrais supports d’aide à la décision.

Certification en soins palliatifs et accompagnement de fin de vie en structure médicalisée

L’allongement de l’espérance de vie s’accompagne d’une augmentation des situations de fin de vie en EHPAD, en USLD ou à domicile. Les soins palliatifs ne concernent plus seulement les services spécialisés hospitaliers, mais l’ensemble des structures prenant en charge des personnes âgées en perte d’autonomie. Dans ce contexte, développer des certifications spécifiques en soins palliatifs pour les professionnels de santé devient une priorité.

Accompagner la fin de vie en structure médicalisée demande des compétences cliniques (gestion de la douleur, des symptômes d’inconfort, des détresses respiratoires ou psychiques), mais aussi relationnelles et éthiques : annoncer, écouter, intégrer les souhaits du patient, dialoguer avec les familles, respecter les directives anticipées. Cette expertise ne s’improvise pas. De plus en plus de régions et de structures proposent donc des formations certifiantes, des diplômes universitaires ou des parcours labellisés pour médecins, infirmiers, aides-soignants et psychologues.

Pour les établissements, disposer d’équipes formées en soins palliatifs est un facteur d’attractivité et de qualité, souvent valorisé dans les évaluations externes et les projets d’établissement. C’est aussi un moyen de réduire le recours aux hospitalisations d’urgence en fin de vie, souvent mal vécues par les patients et les familles. À terme, la diffusion de cette culture palliative dans le champ gériatrique contribue à une approche plus humaine du vieillissement, où l’objectif n’est pas seulement de vivre plus longtemps, mais de « bien vieillir » jusqu’au bout.

Spécialisation des infirmiers en pratique avancée mention gérontologie

L’introduction des infirmiers en pratique avancée (IPA) constitue une évolution majeure du système de santé français. La mention gérontologie, en particulier, répond directement aux besoins générés par le vieillissement démographique. Ces professionnels, à mi-chemin entre l’infirmier et le médecin dans certains domaines, peuvent assurer un suivi clinique approfondi, renouveler certaines prescriptions, coordonner les intervenants et participer activement à l’éducation thérapeutique des personnes âgées.

Dans les services de gériatrie, les EHPAD ou les parcours de soins chroniques, les IPA mention gérontologie permettent de fluidifier la prise en charge, de réduire les délais de consultation médicale et de renforcer la prévention des décompensations. Comme un chef de chantier qui coordonne différents corps de métier, l’IPA organise les interventions des soignants, surveille l’évolution de l’état de santé et alerte en cas de signe de fragilité. Cette fonction intermédiaire est particulièrement précieuse dans les territoires où la démographie médicale est défavorable.

Pour les établissements, créer des postes d’IPA en gériatrie suppose d’adapter les organisations, les protocoles de coopération et les modes de rémunération. C’est aussi un levier d’attractivité fort pour les infirmiers qui souhaitent évoluer sans quitter le terrain du soin. En offrant de véritables perspectives de carrière en gérontologie, on renforce la fidélisation des équipes dans un secteur souvent perçu comme pénible et peu reconnu.

Diplômes universitaires en nutrition gériatrique et prévention de la dénutrition

La dénutrition touche une part importante des personnes âgées, en particulier en EHPAD, en SSR et à l’hôpital. Elle augmente le risque de chutes, de complications infectieuses, de perte d’autonomie et de mortalité. Pourtant, la nutrition gériatrique reste encore trop souvent le parent pauvre des formations initiales. Les diplômes universitaires (DU) en nutrition gériatrique, en soins de support ou en prévention de la dénutrition se développent et contribuent à combler ce manque.

Ces formations permettent aux médecins, infirmiers, diététiciens et pharmaciens de mieux repérer la dénutrition (perte de poids, baisse de l’appétit, sarcopénie), de mettre en place des plans de prise en charge adaptés (enrichissement alimentaire, compléments nutritionnels oraux, adaptation des textures, travail avec les cuisines) et d’impliquer les familles. Comme la fondation d’une maison qui conditionne sa solidité, l’état nutritionnel conditionne la réussite de nombreuses prises en charge gériatriques, qu’il s’agisse de rééducation, de chimiothérapie ou de chirurgie.

Pour les structures de soins et d’hébergement, encourager la formation à la nutrition gériatrique et valoriser ces compétences dans les fiches de poste est un investissement rentable. Il permet de réduire les durées de séjour, les ré-hospitalisations et les complications, tout en améliorant nettement le confort et le plaisir de manger des résidents et patients. À l’échelle territoriale, intégrer la prévention de la dénutrition dans les plans régionaux de santé répond directement aux défis du vieillissement démographique.

Recrutement et fidélisation des soignants en secteur gériatrique hospitalier et ambulatoire

Le vieillissement de la population fait des métiers du grand âge un secteur en tension permanente. Si les projections évoquent des dizaines de milliers de postes supplémentaires d’ici 2030, la réalité quotidienne est déjà marquée par des difficultés de recrutement, un turn-over élevé et un sentiment de perte de sens chez de nombreux professionnels. Dans ce contexte, la question de l’attractivité et de la fidélisation des soignants en gériatrie devient centrale : comment donner envie de travailler auprès des personnes âgées, et surtout comment y rester dans la durée ?

Les réponses ne peuvent être uniquement financières, même si la valorisation salariale est indispensable. Elles touchent aussi à l’organisation du travail, à la qualité de vie au travail, aux perspectives de formation et d’évolution de carrière, ainsi qu’à la reconnaissance sociale de ces métiers. Les structures hospitalières, les EHPAD, les services de soins à domicile et les collectivités doivent élaborer de véritables stratégies ressources humaines spécifiques au secteur gériatrique, en lien avec les politiques nationales et régionales.

Attractivité des postes en SSR gériatrique et unités cognitivo-comportementales

Les services de soins de suite et de réadaptation (SSR) gériatriques et les unités cognitivo-comportementales (UCC) sont au cœur des parcours de soins du grand âge. Pourtant, ils souffrent souvent d’une image de « secteurs difficiles », marqués par la charge physique et émotionnelle, des effectifs sous tension et des situations cliniques complexes. Pour attirer médecins, infirmiers, aides-soignants, kinésithérapeutes ou ergothérapeutes, il est nécessaire de mieux valoriser la richesse clinique et humaine de ces postes.

Travailler en SSR gériatrique ou en UCC, c’est suivre des patients dans leur globalité, sur plusieurs semaines, observer les progrès, élaborer des projets de vie personnalisés et contribuer directement au maintien de l’autonomie. C’est aussi évoluer dans des équipes pluridisciplinaires denses, où la réflexion collective est au cœur de la pratique. Mettre en avant ces dimensions dans les campagnes de recrutement, dans les stages étudiants et dans la communication institutionnelle permet de contrebalancer l’image parfois caricaturale des « services du grand âge ».

En parallèle, des leviers concrets peuvent renforcer l’attractivité : temps dédiés à la formation, participation à des projets de recherche en gériatrie, accès à des supervisions psychologiques, aménagements ergonomiques des postes pour réduire la pénibilité physique. Les directions d’établissement qui investissent dans ces dimensions constatent souvent une meilleure stabilité des équipes et une amélioration de la qualité des soins.

Stratégies de rétention du personnel en USLD et unités de soins de longue durée

Les unités de soins de longue durée (USLD) accueillent des patients très dépendants, souvent pour des séjours prolongés. Les équipes y sont confrontées à la chronicité, à la fin de vie fréquente, à des troubles cognitifs sévères et à des situations familiales parfois complexes. Sans une stratégie de rétention réfléchie, l’usure professionnelle peut y être particulièrement rapide. Comment faire en sorte que ces unités ne deviennent pas des « impasses professionnelles » mais des lieux d’expertise reconnus ?

Les stratégies de fidélisation passent d’abord par une gestion réaliste des effectifs, permettant d’assurer une charge de travail soutenable et de limiter le recours permanent à l’intérim. Elles impliquent aussi la mise en place de temps réguliers de débriefing, de groupes de parole et de soutien psychologique, pour aider les soignants à faire face aux décès répétés et aux situations éthiques difficiles. La reconnaissance du travail accompli, par la hiérarchie mais aussi par des dispositifs de valorisation (parcours experts, primes spécifiques, responsabilités élargies) joue un rôle déterminant.

Enfin, offrir des passerelles professionnelles entre USLD, EHPAD, équipes mobiles de gériatrie et services de soins palliatifs permet d’éviter le sentiment d’enfermement. Les soignants peuvent ainsi diversifier leurs expériences tout en restant dans le champ du grand âge. À l’échelle des groupements hospitaliers de territoire (GHT) et des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), penser ces mobilités internes et ces parcours de carrière constitue un levier puissant pour stabiliser les équipes face au vieillissement démographique.

Valorisation salariale des métiers d’aide-soignant et auxiliaire de vie spécialisés en gérontologie

Les aides-soignants et auxiliaires de vie sont en première ligne auprès des personnes âgées dépendantes, à l’hôpital, en EHPAD comme au domicile. Pourtant, leurs rémunérations restent souvent modestes, particulièrement dans le secteur de l’aide à domicile, parfois à peine au-dessus du SMIC, avec un fort recours au temps partiel subi. Ce décalage entre l’importance sociale de ces métiers et la réalité de leurs conditions d’exercice est l’une des principales causes de la crise de recrutement actuelle.

Revaloriser ces métiers passe par une hausse des salaires, bien sûr, mais aussi par la reconnaissance de spécialisations en gérontologie : modules de formation spécifiques, certifications, grilles indiciaires revues pour les professionnels qualifiés dans la prise en charge de la dépendance, des troubles cognitifs ou des soins palliatifs. À l’image d’autres professions techniques, la montée en compétences doit se traduire concrètement sur la fiche de paie et dans les perspectives de carrière.

Les plans nationaux dédiés au « grand âge » et à l’autonomie vont dans ce sens en évoquant des mesures de revalorisation et de professionnalisation. À l’échelle locale, les départements, principaux financeurs de l’aide à domicile, et les ARS ont également un rôle clé pour conditionner leurs financements à des engagements en matière de qualité de l’emploi. Sans cette valorisation, il sera difficile d’attirer durablement vers ces métiers pourtant centraux pour faire face au vieillissement démographique.

Technologies d’assistance et dispositifs médicaux pour le maintien à domicile

Le maintien à domicile des personnes âgées est au cœur des politiques publiques, à la fois parce qu’il répond au souhait de la majorité des seniors et parce qu’il permet de limiter la pression sur les structures d’hébergement. Mais rester chez soi malgré la perte d’autonomie suppose un environnement sécurisé, des aides humaines suffisantes et, de plus en plus, des technologies d’assistance adaptées. La « silver économie » se développe ainsi autour de solutions numériques et matérielles pour prévenir les chutes, détecter les situations à risque, faciliter la communication avec les soignants et soulager les aidants.

Pour les professionnels de santé, ces technologies d’assistance ne sont pas de simples gadgets. Elles modifient la façon de suivre les patients, d’organiser les tournées, de prioriser les interventions. Elles nécessitent de nouvelles compétences (choix des dispositifs, paramétrage, interprétation des données, accompagnement des usages) et posent aussi des questions éthiques (respect de la vie privée, consentement, fracture numérique). L’enjeu, dans les années à venir, sera de les intégrer de manière raisonnée dans les plans personnalisés de soins, sans se substituer à la relation humaine.

Impact de la dépendance croissante sur l’organisation des services de santé territoriaux

La progression de la dépendance liée au vieillissement transforme en profondeur l’organisation des services de santé territoriaux. Les agences régionales de santé (ARS), les collectivités, les hôpitaux, les professionnels libéraux et les acteurs médico-sociaux doivent coordonner leurs actions pour éviter une « fracture gériatrique » entre territoires bien dotés et zones sous-médicalisées. La montée en puissance des CPTS, des maisons de santé pluriprofessionnelles et des dispositifs de coordination (MAIA, DAC, PTA) s’inscrit dans cette logique de décloisonnement.

Dans les années à venir, l’organisation des services de santé devra intégrer, au même titre que l’hôpital de proximité ou la permanence des soins, la réponse à la perte d’autonomie : dispositifs de répit pour les aidants, plateformes d’évaluation gériatrique, équipes mobiles d’expertise, développement de l’offre de soins palliatifs à domicile. La dépendance croissante impose aussi une vision plus transversale des politiques publiques, articulant santé, logement, mobilité, urbanisme et numérique. En somme, c’est l’ensemble du système de santé territorial qui doit se réinventer pour accompagner la société dans le défi du vieillissement démographique.